Si l’on organisait un concours pour désigner celui qui a appris le plus de choses inutiles, je me présenterais avec la certitude de décrocher la palme.

Rassurez vous, je ne ferai ici ni l’inventaire de mes diplômes, ni la table des matières de mes lectures, ni la liste des enseignements reçus de la vie et des êtres que j’ai rencontrés, ni l’énumération des leçons que j’ai cru donner.

Sachez toutefois que mes cursus scolaires et professionnels ont été imbriqués et tortueux, que mes curiosités personnelles ont été changeantes mais opiniâtres, que le tout fut à la fois improvisé et prémédité, aléatoire et organisé, lacunaire et éclectique.

Comme bien d’autres écoliers je ne faisais pas de fautes sur « les mots d’usage », je savais accorder le participe passé, et je rédigeais « en style correct mais avec peu d’idées ». Je connaissais les tables arithmétiques. Je faisais sans faute les quatre opérations et la règle de trois. Je savais calculer la masse d’un parallélépipède de tel métal pour peu qu’on m’en fît d’abord calculer les trois dimensions et sans même qu’on m’en donnât la masse volumique qu’on appelait alors la densité.

Je m’insurgeais du sort réservé par les Romains à Vercingétorix, je vibrais au son du cor de Roland, je ferraillais avec Jean Le Bon aux côtés de Philippe le Hardi. Nonobstant quelques exceptions, je trouvais fort convenables les lignées de nos rois, de leurs ministres, de nos scientifiques, des auteurs de nos dictées, récitations et lectures.

 

J’étais fier de reconnaître sur une mappemonde les aplats roses qui balisaient les lieux où notre République exerçait ses talents civilisateurs, construisait des villes, des ports, des barrages, des routes, des ponts, des voies ferrées, éradiquait les maladies tropicales. Les hussards noirs de la République m’ont appris, sans trop de noirceur, ce que fut la royauté et sans trop de naïveté ce qui était réputé utile à l’édification et au moral d’un bon petit patriote. J’ai donc été nourri de la ringardise épinglée par les bien-pensants d’aujourd’hui qui croient avoir inventé l’homme, dédaignent le passé, ne croient qu’en leur avenir.

C’est à toi jeune camarade de déterminer où est la vérité, où est la modernité et qui sont les manipulateurs d’opinion.

Je suis d’une génération, en voie de disparition, qui a manié la faucille et le marteau autrement que par les symboles. Et je sais qu’il est difficile de se prévaloir de nombreux savoir-faire manuels modernes ou ancestraux.

Après l’école primaire, sans avoir été consulté, je fus propulsé vers l’enseignement technique que l’on disait alors promis à un bel avenir. On sait comment cette bonne idée fut assidûment sapée par l’académisme, hérité de ces intellectuels Grecs qui vivaient si bien en se faisant servir par des esclaves.

Je me souviens qu’en classe de troisième mon programme hebdomadaire comportait quatorze heures d’atelier, six heures de dessin industriel, quatre heures de technologie. Au détriment de la culture générale et des langues vivantes dans lesquelles j’ai « accumulé » de vertigineuses lacunes, j’ai acquis une riche expérience des résistances de la matière et de la manière de la transformer. (Ajustage, tournage, rectification, soudage, forge, menuiserie …)

J’ai souvent vécu à rebours des cursus normaux car la vie est pleine de points de rebroussement.

Arrivé au terminus des enseignements dispensés par mon établissement, de remarquables professeurs m’ont rattrapé par les cheveux dans le courant qui m’emportait. Je fus parachuté dans un cursus général, où j’obtins le baccalauréat dit alors « de mathématiques élémentaires » qui m’ouvrit l’accès aux classes préparatoires et à une première grande école. Ce fut d’ailleurs plus le résultat des disponibilités des structures d’enseignement que d’une véritable orientation. J’ai alors fait le grand choix de ma vie en optant pour une branche technique qui me semblait sauver des acquis qui ne m’ont d’ailleurs jamais directement servi. J’ai appliqué cette recommandation d’Alain sans la connaître : « Quand on a fait un choix, il faut s’appliquer à le rendre bon. »

Ma vie professionnelle, toute de savoir scientifique et de savoir-faire techniques, a été consacrée à la mise en œuvre, la maintenance et la gestion de matériels aéronautiques, à la formation et à la direction du personnel qui s’en occupe. Tant de connaissances si difficilement acquises, paraissent viles et inutiles aux bons esprits. Elles ont pourtant toujours servi de toile de fond et d’intermédiation avec toutes sortes de coopérants, de spécialistes, d’experts, de gens de métiers les plus divers qui, presque tous, aiment parler de ce qu’ils font et travaillent en confiance avec ceux qui les comprennent.

Sur les chemins montants de la technologie, ma vie fut une incessante alliance de la matérialité et des humanités.

Au terme de cette brève réflexion sur les utilités et inutilités des enseignements, et alors que tant de gens intelligents disent tant de bêtises sur les programmes, il me vient en souvenir ces propos du Directeur Général d’une illustre école :

• Il ne faut pas trop se préoccuper des parties des programmes qui intéressent les élèves car ils arriveront toujours à les apprendre tout seuls ;

• Ce qui importe vraiment c’est ce qu’on les oblige à apprendre.

J’ajouterai que les programmes ne servent qu’à ceux qui les écrivent et à ceux qui n’ont guère envie d’apprendre et gèrent les impasses. Qu’il faut apprendre à fond « quelque chose » pour apprendre à apprendre. Et qu’il est toujours temps de s’instruire.

L’avenir du travail et du savoir n’est pas dans les cursus omnibus.

Les hautes technologies ne badinent pas avec la concordance des objectifs, la concordance des temps, la concordance des lieux, la concordance du vocabulaire, la concordance des unités de mesure... C’est ce qui les rapproche de l’amour et les distingue de la politique.

Pierre Auguste
Le 4 janvier 2017